Rencontre avec Pierre-Paul Renders dont le livre Prières pour la création dans l’esprit de Laudato Si sort de l’ordinaire.

Éditions des Béatitudes : Sept ans après la parution de l’encyclique Laudato Si, comment ne pas tomber dans un défaitisme concernant la situation de notre maison commune ?

Pierre-Paul Renders : Honnêtement, j’ai beaucoup d’admiration pour celles et ceux qui, tout en étant réellement conscients du problème, parviennent à rester dans l’action et l’espérance sans le secours de la foi ou au moins d’une forme de spiritualité.

En tant que chrétien, évidemment, la perspective de la fin et de la mort ne peut pas me faire sombrer : c’est justement dans l’effondrement le plus total, la crucifixion, que notre foi prend sa source. Pour paraphraser le savoureux prêcheur dominicain Timothy Radcliffe : « L’effondrement, c’est la spécialité de la maison ».

Si un chrétien tombe dans le défaitisme face à la catastrophe, c’est qu’il est à côté de sa foi (ce qui m’arrive quotidiennement).

Attention, il ne s’agit surtout pas d’être béatement optimiste (ce qui est aussi inepte que d’être profondément pessimiste) ou de se réjouir de façon malsaine de voir arriver des cataclysmes dévastateurs. Je parle d’accueillir ce qui vient dans l’écoute du vivant et de discerner quelles sont les opportunités qui sont amenées par la « crise ».

Le Christ vient toujours d’une manière inédite, il nous surprend toujours, prenant à rebours notre raisonnement humain.

Cela demande de changer profondément de regard, d’échapper au mode de pensée utilitariste, matérialiste et obsédé par l’efficacité qui précisément nous a amenés là où nous en sommes.

« À la fin, nous nous trouverons face à face avec la beauté infinie de Dieu et nous pourrons lire, avec une heureuse admiration, le mystère de l’univers […]. La vie éternelle sera un émerveillement partagé, où chaque créature, transformée d’une manière lumineuse, occupera sa place et aura quelque chose à apporter aux pauvres définitivement libérés. »

Laudato Si, n°243

 

Éditions des Béatitudes : Ce n’est pas simple de changer de regard…

Pierre-Paul Renders : Non, car nous sommes profondément contaminés par cette maladie du regard. En plus, c’est très inconfortable : personne n’aime de changer de mode de pensée ; déjà, il faut prendre conscience de son propre fonctionnement de pensée. Il est souvent inconscient et le système nous a beaucoup désappris à penser par nous-mêmes ; on préfère le prêt-à-penser clé-en-main. Ensuite, changer semble souvent impossible et en tout cas peu souhaitable.

Moi, j’ai la conviction profonde – et je l’expérimente depuis 7 ans – que changer est notre vocation profonde : nous sommes appelés à « naître » en permanence.

Aujourd’hui, le discours du développement personnel nous enjoint de découvrir qui on est, alors que, selon moi, la vraie question c’est de découvrir « qui on naît » : à quoi on est appelé à naître.

C’est d’ailleurs l’étymologie du mot « nature » : ce qui naît. Et la crise écologique nous enjoint de redécouvrir que nous en faisons partie.

Mais naître, ça passe par des contractions : les fameuses « douleurs de l’enfantement ».

Ça fait mal, évidemment. Mais toutes les sages-femmes le disent : plutôt que de s’arc-bouter pour lutter contre les contractions, il vaut mieux chercher des manières de les épouser. Dès lors, le défaitisme n’est plus de mise.

Suivre ce chemin de naissance est source de joie profonde et d’espérance (qui n’a rien à voir avec un espoir naïf), car elle nous reconnecte avec notre désir profond, le désir de vie et d’amour. C’est cela qui met en mouvement, et normalement, sans risque d’épuisement puisqu’on est branché à la source.

 

Éditions des Béatitudes : Nos frères orthodoxes considèrent que la création est le 5e Évangile, est-ce le socle de votre livre ?

Pierre-Paul Renders : J’irai même plus loin. Je fais partie de ceux qui pensent que la création, l’univers visible et invisible, est l’autre Bible, le deuxième livre sacré ou le troisième testament : le fameux Arbre de la connaissance du bien et du mal, qui en l’occurrence est plutôt l’Arbre-Livre de la connaissance de la vie et de la mort.

En fait, avec cette question, vous me permettez de répondre de manière plus concrète, moins « philosophique » à la question précédente. Car voici bien pour moi une vraie source d’espérance concrète : au moment même où les catastrophes et basculements semblent inévitables, les progrès de la science nous donnent accès à des flots de connaissances inouïes et insoupçonnables sur la manière dont fonctionne le vivant depuis la nuit des temps.

Grâce à nos microscopes et téléscopes, nous pouvons enfin déchiffrer dans le Livre les « petits caractères » inscrits sur des pages jusque-là inconnues. Nous voyons de plus en plus clairement quels sont les systèmes qui mènent à la vie et ceux qui mènent à la mort. Et ceci nous offre tout un mode d’emploi qui indique de façon limpide le système vers lequel nous devons migrer urgemment.

Il existe une discipline passionnante qui s’appelle le biomimétisme. Le principe en est simple : observer le vivant pour en déduire ses lois de fonctionnement et ensuite, imaginer des manières de s’y conformer, pour survivre. Et même SUR-vivre, dans le sens de « super-vivre », vivre au carré ou au cube, dans toutes les dimensions.

L’Esprit nous révèle toutes choses en temps utile. Il suffirait d’obéir au premier de tous les commandements : « Sh’ma, écoute ! » Et ensuite, suivre ce simple conseil du Deutéronome : « Choisis la vie ».

« Nous sommes tous unis comme des frères et des sœurs dans un merveilleux pèlerinage, entrelacés par l’amour que Dieu porte à chacune de ses créatures et qui nous unit aussi, avec une tendre affection, à frère Soleil, à sœur Lune, à sœur Rivière et à mère Terre. »

Laudato Si, n 92

 

Éditions des Béatitudes : Quelle différence entre une prière chrétienne pour le vivant et l’idolâtrie animiste devant la nature ?

Pierre-Paul Renders : La prière chrétienne qui honore la création n’est pas animiste – du moins au sens premier – et encore moins idolâtre ; il ne s’agit pas de diviniser la nature ou certains de ses éléments.

Comme nous y invite saint François dans le Cantique des Créatures, il s’agit pour le chrétien d’honorer la création comme lieu de la présence de Dieu. Le pape François l’explique très bien dans Laudato Si.

La nature n’est pas divine, elle n’est pas Dieu, mais elle est sa manifestation et aussi son temple : Dieu est présent en toute sa création comme en chacun de nous.

La prière chrétienne écologique prend en compte le caractère sacré du vivant dans toutes ses formes, non pas en lui-même mais en tant que traversé et animé par l’Esprit de Vie.

En jouant sur les mots, on pourrait dire, oui, que cette conception est animiste au sens large, un animisme transcendant et non pas seulement immanent. L’Esprit qui prie en nous prie aussi dans tout le vivant. Et je peux, par ma prière, me relier à toute la création qui prie et chante la gloire de Dieu, ou plutôt qui se laisse traverser par le chant de l’Esprit qui loue Dieu.

De même que la beauté d’une cathédrale élève mon âme et m’ouvre à la prière de l’Esprit en moi, de même une cathédrale végétale, un paysage magnifique ou un troupeau d’animaux sauvages m’amène, par l’humilité, à creuser en moi le lieu de la rencontre de Dieu. C’est ouvrir en soi l’espace du miracle de l’Esprit.

C’est lui qui inspire notre action, en écoute de l’intelligence collective du vivant, humain et autre qu’humain. Et ça nous rend capable d’être les instruments de miracles, qui, en l’occurrence, sont les seuls à pouvoir nous tirer du gouffre.

 

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