Recension dans le Bulletin de Littérature Ecclésiastique de l’Institut Catholique de Toulouse
Les quatre évangiles. Traduction de la Vetus Syra,
Introductions, notes et tableaux : Étienne Méténier, [s.l.], Editions des Béatitudes, 2024, 383 p., 29,90 € (relié).
Ce beau livre au format 15,5 x 21,5 cm a connu un succès de librairie instantané, mérité et réjouissant. L’ouvrage découle de la thèse de doctorat en théologie d’É. M., prêtre de la Communauté des Béatitudes, expert en « araméen chrétien ou “syriaque” » (p. 19), qui travaille notamment en lien avec l’École biblique et archéologique française de Jérusalem. La présente publication vise un double public. D’une part, les spécialistes du texte biblique, même sans se reporter à la monographie savante publiée par É. M. à Kaslik (Liban) en 2019, apprécieront d’avoir accès à la première traduction au monde des évangiles présents dans la Vetus Syra, famille ancienne de manuscrits syriaques. Cette édition indique nombre de variantes et de notes utiles pour l’exégète. D’autre part, un lectorat cultivé pourra être fasciné par cette présentation d’un texte connu – celui des évangiles canoniques – mais dont la lecture est renouvelée par cet ouvrage. Par sa traduction fiable, É. M. rend compte de manuscrits antiques qui donnent accès aux évangiles de Matthieu, Marc, Luc et Jean dans une culture très proche de leurs milieux de rédaction. Nombre de lecteurs ont déjà adopté la traduction d’É. M. pour leur pratique de la lectio divina, ce qui confirme l’utilité de cet ouvrage, agréablement présenté et pourvu de notes précises ainsi que de tableaux de synthèse.
Lire la suite Relevons à titre d’exemple la bonne liste des principales fractions du peuple juif à l’époque de Jésus avec leurs mentions chez Flavius Josèphe (p. 153) ou l’énumération des principales différences entre les synoptiques et Jn (p. 262). Sur un autre registre, la première note sur Jn 17, 1 est la suivante : « Cf. 11,41*. Jésus commence sa “prière sacerdotale” (expression de Cyrille d’Alexandrie), en quelque sorte un équivalent chez Jean du Notre Père, une intercession en tant que grand-prêtre de l’Alliance Nouvelle et éternelle au cours de la dernière Cène, une déclaration d’amour du Fils et son testament spirituel juste avant sa Pâque ». Les autres tableaux ou « encadrés » portent sur l’identité de Jésus-Christ ou du Père, contiennent par exemple une frise chronologique ou la structure sémitique du Notre Père, les sacrements institués dans l’Église ou les signes de l’évangile de Jean accompagnés de l’exposé de leur sens allégorique et « anagogique » – où nous aurions pu attendre « tropologique ».
Toutefois, l’éditeur a pris soin de laisser entendre dans sa présentation à la presse et au public que ce texte donnerait un accès presque « sans filtre » aux paroles et aux actes de Jésus. C’est sans doute là que le bât blesse le plus, puisque une bonne part du travail des exégètes rompus à l’analyse des textes du Nouveau Testament est ici passée sous silence. L’avant-propos de Yara Matta (ICP) est plus mesuré, insistant sur l’intérêt du processus herméneutique à l’œuvre dans l’élaboration de cette famille de textes, « qui, écrit-elle au conditionnel, rapprocherait davantage le lecteur de la langue et de l’histoire des premières communautés autour de leur Seigneur » (p. 9). É. M. affirme clairement ce principe cardinal et justifié sous-tendant son travail : « la Vetus Syra manifeste éminemment la connaturalité [en gras dans le texte] linguistique, religieuse et culturelle entre les évangiles et les traditions juives » (p. 25). S’il faut apporter un seul autre bémol aux louanges méritées qui accompagnent la publication de cet ouvrage, mentionnons l’insistance du traducteur sans doute exagérée – du moins si l’on en croit la majorité des spécialistes du quatrième évangile – sur les neuf « solides appuis » (p. 259) jouant en faveur de l’identification de l’évangéliste avec Jean, fils de Zébédée. Il ne semble pas que les manuscrits de la Vetus Syra permettent de remettre en question le large consensus scientifique actuel : nous ignorons quelle hypothèse est la meilleure et le choix de l’anonymat par l’évangéliste, qui s’identifie au « disciple que Jésus aimait », semble condamner les lecteurs à concentrer leurs efforts sur d’autres questions. Mais surtout, présenter dans un ouvrage destiné à un large public et de façon peu équilibrée ce type d’arguments traditionnels est-il la meilleure manière de contribuer au débat scientifique ?
Citons quelques-unes des nombreuses trouvailles disséminées dans ce recueil d’évangiles. Un verset bien connu devient dans l’araméen de la Vetus Syra : « Son père dit à ses servants : “Faites vite sortir la première robe, et l’en revêtez ; et mettez l’anneau à sa main et chaussez-le de chaussures” » (Lc 15, 22). Ici, l’adjectif « première », traduit littéralement, correspond exactement au grec généralement traduit « la plus belle ». Cet adjectif est expliqué par la note suivante : « Ou “du commencement”. Cette racine (rshyt, cf. Gn 1,1) évoque l’état adamique avant la chute. G : prôtos ; des Pères ont interprété comme une figure du baptême. » Deuxième exemple, la reprise de Ml 3, 1 en Mc 1, 2 devient : « Voici, moi j’envoie mon messager devant ta face, afin qu’il répare ta route. » Le messager est loin d’être un cantonnier… mais la note précise qu’il apporte, selon l’usage juif du verbe tqn, « une restauration (ou salut) par Dieu » là où le grec a « prépare ».
Que l’auteur et l’éditeur soient remerciés pour ce travail qui, répétons-le, est d’un intérêt manifeste pour différents publics même s’il incombe à chacun d’eux de déterminer quels apports lui sont destinés. L’Évangile est indémodable ; ce recueil fort bien présenté des quatre évangiles canoniques et l’important effort pédagogique qui accompagne la traduction du texte syriaque sont dignes d’éloge. Après la traduction du quatrième évangile figurent le colophon du manuscrit S (Codex Syrus Sinaiticus), la table des quarante-quatre encadrés, celles des lectures de la liturgie catholique et trois cartes lisibles.
Cyprien COMTE
