« Un livre emprunt d’humanité » – Bulletin de Littérature Ecclésiastique (Toulouse)

Le livre d’entretiens entre le pape François et l’aumônier de prison de Padoue, Don Marco Pozza, également animateur de l’émission pour la chaîne Discovery Italia « Vices et vertus » et commentateur à la télévision de l’Évangile pour Rai Uno, est un bon exemple de l’invitation à « la conversion pastorale » que le Saint-Père souhaite pour toute l’Église.

Ce n’est pas le premier ouvrage que ce prêtre écrit avec le pape, en fait le quatrième, mais c’est celui qui va le plus droit au but du souci de ne jamais séparer la morale de la vie. A la suite de l’exhortation apostolique, la Joie de la vérité, ce livre d’entretiens situe clairement la posture de l’intelligence au service de l’existence vécue dans la singularité de vie de chacun, mélange de « vices et de vertus ». L’idéal éthique chrétien trouve son sens vivant non dans la complaisance abstraite de l’homme vertueux (tentation du gnostique) ou dans le désespoir autoréférencé du vicieux (tentation du pélagien), mais pour celui qui sous le regard aimant de Dieu, révélé en Jésus Christ, va de l’avant humblement. L’expression « Aller de l’avant », la dernière citée par le Saint-Père dans le livre, résonne encore plus fortement, lorsqu’on comprend qu’il s’adresse aux prisonniers, personnages centraux. L’ouvrage relit tout à la fois la riche expérience de ces hommes condamnés, il veut leur donner du courage, mais également puiser dans leur relecture de vie un message pour tout chrétien : « le vice et la vertu n’existent pas dans l’absolu », ils s’incarnent dans la vie. Tout homme est un être mélangé, vivant dans un entrelac existentiel, et donc en chemin de conversion. Mais confiance. A la suite de la mystique citée Simone Weil (La pesanteur et la grâce), seule la grâce qui transfigure nos misères permet d’habiter la beauté de notre histoire.

L’ouvrage est construit en sept chapitres qui présentent successivement les vertus cardinales puis les vertus théologales, avec la particularité de finir par la vertu de l’espérance, la « préférée » du pape François. Chaque chapitre est développé avec la même structure : un entretien entre le Saint-Père et Marco Pozza, un texte du pape puisé dans le magistère, une méditation de l’aumônier décrivant le mélange de vice et de vertu dans le quotidien d’un prisonnier. L’argumentation métaphorique et existentielle s’appuie davantage sur des images que sur des concepts, mieux à même de susciter pour les auteurs « l’espace de liberté pour accueillir le message du Royaume », les images étant des « indices » qui donnent naissance à des histoires de salut. « Les fils du bien s’entremêlent inévitablement avec ceux du mal ». Cette description imagée des vices et des vertus, de ce « mélange énigmatique », puise son inspiration dans la fresque peinte de Giotto di Bondone dans la chapelle des Scrovegni à Padoue. Quatorze panneaux, sur deux murs séparés, face à face, présentent les vices et les vertus. Au centre de la chapelle sont dessinées des scènes de la vie de la Vierge Marie. Les vertus sont celles décrites classiquement par la tradition de l’Eglise. L’interprétation des vices est plus originale : « A ces vertus classiques, le célèbre peintre oppose sept vices, réinterprétés à la lumière de sa vision : l’injustice, l’inconstance, la colère, la sottise, comme contrepoids des vertus cardinales ; l’infidélité, le désespoir, la jalousie, comme contrepoids des vertus théologales ». Chaque chapitre de l’ouvrage expose un vice et une vertu.

Le dernier chapitre, « Le désespoir et l’espérance », traduit bien le message d’ensemble du livre. Ce dernier couple de vice et de vertu fait « éclater la beauté de ce cycle pictural ». L’espérance est à la suite de Péguy cité, la vertu qui entraine toutes les autres. L’image représentant la personne désespérée est celle d’un visage dévasté, qui les poings serrés se suicide en se pendant, son âme exfiltrée par le diable, tandis que la vertueuse est une femme qui a les mains tendues vers le paradis. « La posture de son corps, la position de sa tête, ses bras, tout en elle rappelle l’Ascension du Christ ». Elle s’élève, va de l’avant. Quand quelqu’un s’écrie « je n’en peux plus », c’est qu’il est au bord du suicide. Vigilance. Espérance aussi, car il n’y a jamais de porte définitivement fermée pour les désespérés, comme le montre clairement le pape en décrivant le chapiteau de la basilique de Sainte-Marie Madeleine à Vézelay qui représente le Bon Pasteur prenant sur son dos Judas comme un agneau. Dans une « société désespérée » où la recherche permanente de la « satisfaction des besoins » exacerbe le « désespoir » et la « résignation », le « martyr », compris comme témoignage de la vie dans le Christ, est le creuset de l’espérance. « Jésus est mon espérance » affirme directement le pape. Lui seul accompagne le vrai désir de changement, le labeur des combats quotidiens. Marco Pozza présente notamment l’espérance comme celle qui naît dans le cœur d’un prisonnier par le murmure d’un Ave Maria surgi au fond du cœur, à la tombée de la nuit dans une cellule assombrie. Mystère glorieux au cœur des ténèbres.

Un livre emprunt d’humanité, réaliste, qui rejoint en vérité la vie existentielle, la seule réelle, qui transfigurée par la grâce, permet d’aller réellement de l’avant. A chaque lecteur d’écrire pour lui-même la conclusion de l’ouvrage.

 

Pape François, Vices et vertus. Entretiens avec Marco Pozza, EdB, 2021, 182 pages,  19 euros, par le frère Tanguy Marie Pouliquen, c.b., pour le revue de théologie Bulletin de Littérature Ecclésiatique (BLE) de la faculté de théologie de Toulouse

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